Les différentes routes empruntées par les W8banakiak au fil du temps

Les différentes routes empruntées par les W8banakiak au fil du temps

Bien avant que les Français et les Britanniques ne dessinent les frontières de leurs colonies en Amérique du Nord, le territoire ancestral w8banaki — le Ndakina — était parcouru par un réseau complexe de voies d’eau, de sentiers forestiers et de portages, qui couvrait une région allant du sud du Québec jusqu’au Vermont, en passant par le New Hampshire et le Maine. Ces chemins ancestraux permettaient de relier les villages d’hiver aux campements d’été, les lieux de commerce aux espaces sacrés, de même que les familles entre elles. Trois grandes routes, connues aujourd’hui sous les noms de routes de l’ouest, du centre et de l’est, et interreliées grâce à des « routes secondaires » (les affluents des grandes artères fluviales), structuraient ces circulations saisonnières et diplomatiques et ont eu une importance cruciale dans les différents déplacements des W8banakiak, que ce soit pour les raisons ci-haut mentionnées ou encore au gré des conflits.

 

La route de l’ouest : du sud du lac Champlain vers l’intérieur des terres

Cette route, la plus septentrionale, prend naissance tout juste au sud du lac Champlain, dans la région aujourd’hui partagée entre les États du Vermont et de New York. Elle suit principalement les rives du lac Champlain et ses affluents, traversant des lieux qui correspondent aujourd’hui à Ticonderoga (New York), Middlebury, Burlington et Montpelier (Vermont). Elle traversait également une partie de l’actuelle Montérégie, notamment le mont Saint-Hilaire, avant de se terminer au lac Saint-Pierre, près des îles de Sorel.

Cette voie permettait aux W8banakiak d’accéder aux territoires à l’ouest, facilitant les échanges, les déplacements saisonniers et les portages entre bassins versants. Par exemple, le passage entre la rivière Winooski et le lac Champlain constituait un point stratégique pour franchir les obstacles naturels.

Notons également que cette route de l’ouest était aussi connectée à celle du centre, à la hauteur du mont Owl’s Head.
 

 
 

La route du centre : un réseau à deux points de départ entre le fleuve Connecticut et Brunswick (Maine)

 

La route du centre se distingue par ses deux points de départ principaux. Le premier se situe le long du fleuve Connecticut, près de la frontière actuelle entre le Vermont et le New Hampshire, tandis que le second prend naissance plus à l’est, autour de Brunswick, dans le Maine, à proximité de la rivière Androscoggin et de la baie de Casco. Cette région est formée de plusieurs îles et presqu’îles, constituant un carrefour stratégique entre les réseaux fluviaux et maritimes.

Ce réseau traverse aujourd’hui plusieurs villes clés comme Springfield (Massachusetts), Brattleboro et le mont Ascutney (Vermont), ainsi que Lebanon (New Hampshire). Il relie la vallée du Connecticut, importante pour les échanges et les alliances, avec les bassins du lac Champlain et du Maine.

Les portages au mont Ascutney et dans ses environs permettaient de franchir les dénivelés entre les bassins versants, facilitant ainsi la mobilité à travers les reliefs variés. Cette double origine montre la flexibilité et l’adaptabilité du peuple w8banaki selon les besoins de déplacement, et en fonction des ressources et des relations avec les communautés voisines.

 

La route de l’est : vers les terres du Maine et du New Hampshire

 

Cette route, la plus près de notre région et celle qui nous intéresse le plus, comporte aussi deux origines. La première prend sa source dans la région de Richmond, dans le Maine, et suit la rivière Kennebec jusqu’à Madison, avant de se séparer en deux peu après : un embranchement traverse le lac Flagstaff pour rejoindre la région de Mégantic, tandis que le second passe plutôt par le lac Moosehead. De là, ces deux routes se rejoignent à nouveau pour remonter la Chaudière jusqu’à Québec.

L’autre point de départ de la route de l’est se situe à l’embouchure du fleuve Penobscot, dans le Maine, comme le décrit monsieur Jean-Nicolas Plourde, historien au Ndakina : La prééminence de cette artère fluviale parmi les voies de communication confère par conséquent au fleuve Penobscot une portée certaine, ce qui se reflète parmi ses connexions : depuis la baie de Penobscot en remontant le fleuve éponyme, on note l’existence de connexions à l’ouest avec la rivière Kennebec, à l’est avec les fleuves Sainte-Croix et Saint-Jean et au nord avec la rivière Chaudière.

 

Un réseau vivant et dynamique

 

Ces trois routes faisaient partie d’un réseau vivant et adaptatif, chacune d’entre elles ayant dû composer avec les reliefs naturels, les eaux et les territoires environnants. Il ne s’agissait pas de voies figées, mais de passages dynamiques se transformant au fil du temps selon les nécessités, les alliances et les obstacles physiques ou humains que les W8banakiak avaient rencontrés.

 

Pendant combien de temps les W8banakiak ont-ils utilisé ces passages?

 

Ces routes ont été empruntées par le peuple w8banaki pendant des millénaires, bien avant l’arrivée des Européens, et ont continué d’être utilisées activement jusqu’au 19e siècle. Qui plus est, certaines portions sont toujours connues et utilisées dans des contextes culturels, commémoratifs ou même récréatifs.

 
 

Chronologie

 

Avant le contact européen (avant 1600)

Les W8banakiak utilisaient ces routes depuis des temps immémoriaux pour les déplacements saisonniers (chasse, pêche, rassemblements), les échanges commerciaux avec d’autres peuples autochtones, et la circulation rituelle ou diplomatique. Ces routes étaient bien connues, maintenues et transmises oralement par les communautés.

Période coloniale (1600–1760)

Avec l’arrivée des Français et des Anglais, ces routes sont devenues encore plus stratégiques, servant à relier les villages autochtones aux postes de traite de la Nouvelle-France. Elles sont aussi utilisées lors de conflits, comme la guerre du Roi Philippe (1675-1676), les guerres coloniales, ou encore la guerre de 1812, entre autres. Les missionnaires et les militaires adoptent eux aussi ces itinéraires autochtones pendant cette période…parfois à leurs risques et périls, selon qu’ils soient Français ou Anglais.

Période britannique et post-conquête (1760–1860)

Plusieurs routes sont empruntées par des colons, des soldats, des marchands et aussi des arpenteurs, et ont parfois été élargies ou transformées en routes charretières. Les W8banakiak ont toutefois continué à les utiliser pour parcourir le territoire et pratiquer leurs activités traditionnelles de subsistance, entre la vallée du Saint-Laurent et la Nouvelle-Angleterre.

Déclin progressif (fin 19e siècle)

Avec la construction des routes modernes, des voies ferrées et des villages permanents, l’utilisation quotidienne de ces anciens sentiers décline. Certains tronçons disparaissent sous les routes modernes ou tombent carrément dans l’oubli, tandis que d’autres restent connus localement ou finissent par être intégrés dans des réseaux de sentiers de randonnée, de portage ou de canotage traditionnels.

Aujourd’hui

Fort heureusement, plusieurs portions de ces routes sont redécouvertes, cartographiées et revitalisées par des communautés autochtones et sont enseignées dans les différentes communautés comme mémoire vivante du territoire.

Certains cours d’eau, comme le fleuve Connecticut, la rivière Kennebec ou encore l’Androscoggin, sont encore utilisés pour des voyages cérémoniels ou commémoratifs, parfois en canot traditionnel.

 

Prochain article : Comprendre pour mieux respecter : les revendications de l’identité w8banaki au Québec

  
Sources consultées :

  • Conseil de la Nation W8banaki (Odanak & Wôlinak);
  • Carte des routes traditionnelles w8banaki, consultable au Musée des Abénakis (jointe à cet article);
  • Atlas of the Wabanaki, compilé par les chercheurs de l’Université du Maine et de l’Université du Vermont;
  • Richter, D.K. (2003). Facing East from Indian Country. Harvard University Press, USA. 336 p.
  • Calloway, Colin G. (1994). The Western Abenakis of Vermont, 1600–1800. University of Oklahoma Press. USA. 372 p.
  • Nebenzahl, K. Jr. (2010). Édité en 2017 par James Akerman Decolonizing the Map: Cartography from Colony to Nation (sur la réinterprétation des routes autochtones dans les cartes européennes). The University of Chicago Press, Ltd., London .392 p.
  • Plourde, J.-N. (2023) Mobilité et migrations en Nouvelle-France : le cas des Penobscots, 1675-1763, Mémoire de maîtrise, Université Laval, Québec, 171 p.