Le grand chant des origines : aux débuts du Ndakina et du peuple W8banaki

Le grand chant des origines : aux débuts du Ndakina et du peuple W8banaki

On ne peut parler de la présence des W8banakiak en Beauce sans d’abord évoquer leurs racines : d’où étaient-ils originaires? Quels étaient leur mode de vie et leurs relations avec les premiers Européens arrivés ici? Ce premier texte vous permettra d’en savoir un peu plus sur les origines ancestrales des W8banakiak, leurs coutumes de même que les obstacles qu’ils ont rencontrés au fil des siècles.

L’histoire du peuple w8banaki s’étend sur des milliers d’années. En effet, bien avant que Cartier et Champlain ne mettent le cap sur notre continent, le territoire qui correspond aujourd’hui au Québec, à la Nouvelle-Angleterre et à une partie des Maritimes était habité par les ancêtres des W8banakiak.

Ce territoire ancestral, nommé Ndakina, ne comportait aucune frontière administrative comme nous les connaissons aujourd’hui, ce qui facilitait les déplacements saisonniers, la chasse, la pêche, les échanges et les rassemblements, grâce aux réseaux de rivières, de lacs et de sentiers qui sillonnent la région.

 

Une présence ancienne et continue

 

Des vestiges archéologiques remontant à plus de 12 500 ans prouvent la présence de groupes semi-nomades sur le territoire, et vivant de la chasse, de la pêche et de la cueillette. À partir de 3000 ans Avant aujourd’hui [1], l’occupation du Ndakina se précise : ainsi, des familles w8banakiak adoptent un mode de vie plus sédentaire et les échanges avec d’autres peuples autochtones se multiplient. Les grandes rivières – comme la Chaudière, la Saint-François, la Bécancour ou le fleuve Saint-Laurent – deviennent des axes de circulation cruciaux au fil des siècles.

Vers 1200 de notre ère, certains groupes w8banakiak habitant dans les vallées plus chaudes du Vermont et du New Hampshire commencent à cultiver du maïs, du tabac, des haricots et des courges ; l’horticulture s’ajoute donc à la chasse et à la cueillette pour assurer leur subsistance. À la même époque, on voit apparaître des villages semi-permanents faits de wigwams, se trouvant près des chutes et rapides pour assurer un accès pratique aux ressources naturelles. Chaque automne, les familles remontaient vers leurs territoires de chasse dans l’arrière-pays, et retournaient au printemps dans des campements collectifs, parfois en bord de mer.

 

La Chaudière, un incontournable dans l’histoire des W8banakiak

 

La rivière Chaudière a eu une importance considérable pour les W8banakiak. Selon l’historien Jean-François Lozier (Flesh Reborn. The Saint Lawrence Valley Mission Settlements through the Seventeenth Century, 2018), la mission de Saint-François-de-Sales, établie sur la rivière Chaudière entre 1683 et 1700, a connu deux sites d’occupation distincts. Le premier village (1683-1686) se situait près de Sainte-Marie-de-Beauce, un lieu déjà connu et utilisé par les W8banakiak. Le second (1686-1700) était établi plus au nord, près des chutes de la Chaudière, ce qui a valu à la mission le nom de « mission du Sault de la Chaudière. Rapidement, cet endroit devient un point de rencontre et un carrefour d’échanges entre les communautés autochtones et les colons français, tout en permettant de renforcer leurs liens amicaux.

De plus, la tradition orale et les documents d’archives de l’époque font aussi mention de campements saisonniers situés en amont, notamment près de Saint-Joseph-de-Beauce. L’abbé Provost soutient que la rivière servait non seulement de voie de déplacement vers le cœur du Ndakina, mais aussi de lieu de rassemblement pour les familles en route vers les missions, les marchés ou les lieux de traite. Cette occupation, bien qu’elle n’ait pas toujours été observée ou documentée, témoigne d’une présence abénaquise continue dans la région. Ainsi, un certain nombre de réalités géographiques (lacs, cours d’eau et voies de communication) ont été nommées d’après cette Première Nation, comme Etchemins, Sartigan, Kennebec ou encore comportant le nom Abénakis dans leur nomenclature.

 

Les conséquences de la colonisation et de l’exploitation du Ndakina

 

L’arrivée des Européens au 17e siècle provoque un bouleversement profond. Les conflits coloniaux entre les Français et les Anglais, de même que les épidémies de variole, de grippe ou de rougeole, ou encore l’introduction de biens provenant d’Europe dans les réseaux d’échange, fragilisent les W8banakiak et d’autres communautés autochtones. Pour se protéger et survivre, ils se rapprochent des Français ; certains s’installent dans des missions jésuites à Sillery et sur la rivière Chaudière (Saint-François-de-Sales). Pendant l’été, ils dressaient leurs wigwams en bordure du Saint-Laurent, entre Lévis et le lac Saint-Pierre et, au début du 18e siècle, ils s’implantent de manière définitive dans la région du Centre-du-Québec, à la mission de Saint-François-de-Sales de la rivière Saint-François (Odanak,1700 à aujourd’hui) et à la mission de Saint-François-Xavier de la rivière Bécancour (Wôlinak, 1708 à aujourd’hui), entre Sorel et Bécancour, face à Trois-Rivières. Odanak et Wôlinak constituent, encore de nos jours, les deux seules communautés w8banakiak reconnues en Amérique du Nord.

Les W8banakiak ont pris part à six guerres aux XVIIe et XVIIIe siècles, dont quatre aux côtés des Français. Ils ont mené plusieurs expéditions guerrières le long des frontières partagées entre la Nouvelle-France et la Nouvelle-Angleterre, et on les retrouve également à la bataille des Plaines d’Abraham en septembre 1759. Ces nombreux affrontements pour le contrôle de l’Amérique du Nord font en sorte que le Ndakina devient bien malgré lui une zone tampon stratégique entre la Nouvelle-France et la Nouvelle-Angleterre. En plus de leur alliance avec les Français, les W8banakiak ont formé une coalition avec d’autres nations autochtones – les Penobscots, les Wolastoqiyik (Malécites), les Passamaquoddys et les Mi’gmaq – en formant la Confédération Wabanaki, pour défendre leurs territoires contre les Anglais et les Iroquois (alliés à ces derniers).

En raison des conflits incessants – jusqu’à la signature du traité de Paris en 1763 – les W8banakiak, directement menacés par les attaques anglaises puis britanniques après 1707, se repliaient temporairement vers la vallée du Saint-Laurent ou d’autres villages w8banakiak. Ils revenaient toutefois sur leurs territoires une fois la guerre ou la menace passée.

L’avancée continue de la colonisation britannique au 18e siècle a progressivement contraint certains groupes à abandonner partiellement, voire complètement, leur village, en particulier à la suite de la guerre de la Reine Anne (1702–1713) et de la guerre de Dummer (1722–1725). Néanmoins, les W8banakiak ont maintenu des liens étroits avec cette partie du Ndakina et ont continué d’y exercer leurs droits ancestraux.

À la fin du 19e siècle, alors que les revenus tirés de la chasse sont en perte de vitesse, les W8banakiak – en particulier à Saint-François (Odanak) et à Bécancour (Wôlinak) – développent un savoir-faire reconnu dans la fabrication de paniers en frêne noir. Cette activité artisanale devient alors un moyen essentiel de subsistance : les paniers sont vendus en Ontario, au Vermont, au New Hampshire, au Maine et au Massachusetts, assurant un revenu tout en permettant la transmission de la culture et des savoirs au sein de la nation. Aujourd’hui encore, la vannerie demeure une composante essentielle de la culture w8banaki contemporaine.

Note

  • [1]

    L’appellation « Avant aujourd’hui » (AA) est une locution propre à l’archéologie. Elle se réfère à une unité de temps qui correspond à l’année 1950, et est utilisé pour dater des événements préhistoriques ou protohistoriques (à l’aide du carbone 14). Ainsi, « Avant aujourd’hui » est une convention utilisée pour exprimer les âges en années avant 1950, et ne doit pas être confondue avec « avant l’ère commune » (AEC) ou « Avant Jésus-Christ » (av. J.-C.). Par exemple, si un site archéologique est daté de 5000 ans AA, cela signifie qu’il date d’environ 3075 avant J.-C. (5000 – 1950 = 3050).

 

Prochain article : Les différentes routes empruntées par les W8banakiak au fil du temps

 

Nous tenons à remercier monsieur Jean-Nicolas Plourde, historien au Bureau du Ndakina, pour son aide à la rédaction de ce texte. Les photos jointes à cet article ont été offertes gracieusement par le Conseil des Abénakis d’Odanak – Pow Wow d’Odanak 2019; nous les en remercions chaleureusement.

Sources consultées :

https://abenakiaventure.com/decouverte-de-la-culture-autochtone/

https://caodanak.com/histoire/

https://gcnwa.com/histoire-de-la-nation/

Commission de toponymie du Québec

Provost, Honorius. Les Abénaquis sur la Chaudière. La Société Historique de la Chaudière, publication numéro 1, St-Joseph-de-Beauce 1948, 28 p.